Il n'en reste pas moins qu'entre tous les mammifères, c'est le bébé humain qui exige et, de façon significative, suscite dès sa naissance, pour une durée impensable même chez nos cousins les primates, le plus de préoccupations et une "scandaleuse" débauche de soins de la part de son entourage, en comparaison d'un bébé chimpanzé qui ne connaîtra jamais les délices du talc et des couches-culottes. On y voit communément la conséquence d'une spécialité de l'évolution, une forte pression à la néoténie,qui d'inclination générale aurait basculé en trait spécifique. Un éclaircissement sommaire s'impose !

Selon une loi postulée par Ernst Haeckel, contemporain de Darwin, «l'ontogenèse est une courte récapitulation de la phylogenèse». Ce qu'on pourrait traduire à peu près par : l'embryon reproduit dans son développement les étapes de l'histoire anatomique de son espèce. Si cette théorie est quelque peu tombée en désuétude (même si en gros elle rend quand même compte d'un étonnant enchaînement ortho-morphogenétique), c'est entre autre du fait qu'elle n'explique pas le manque d'exhaustivité de cette récapitulation, mais surtout qu'un insoupçonnable phénomène de "prématurité" vient contrarier le processus et l'amputer de son issue escomptée : la réplique à terme d'un adulte propre en ordre. Nous assistons, au contraire, à la naissance d'un être affligé d'une sorte d'immaturité chronique, la "néoténie", c'est-à-dire, selon le dictionnaire, la « persistance, chez un animal apte à se reproduire, de caractères larvaires ou juvéniles ».

Si le phénomène a d'abord été observé chez d'autres espèces où il se présente sous un jour plus flagrant (c.f. l'axolotl), il est vite apparu qu'il revêtait une importance particulière dans le cas d'Homo sapiens. Surtout que d'autres facteurs spécifiques viennent singulièrement s'additionner pour faire de sa prématurité un caractère intrinsèque. On peut mentionner la station debout qui ne facilite pas l'accouchement, notamment s'il faut compter en plus avec l'augmentation de volume de la boîte crânienne. Bref, les humains ont beau se prendre pour les petits génies de la Création, ce ne sont que d'éternels gamins qui viennent au monde apparemment trop vite !

Car en apparence, il est vrai, le petit d'homme ne soutient pas la comparaison avec le petit de macaque, lequel est à même de s'agripper au pelage maternel au bout de quelques heures, tandis que le premier traînera de longs mois sa fainéantise entre les bras de sa mère. Il dispose cependant d'atouts accrocheurs (des stratagèmes "velcro", suis-je tenté de les appeler) innés bien plus subtils, qui interviennent, comme en appui de son développement psychique, et comme les signaux de départ de son émancipation vis-à-vis du destin génétiquement tout tracé (ou presque, car on peut toujours trouver des précurseurs) qui est le lot des autres formes de vie. Dès son entrée en scène, en effet, qu'on pourrait qualifier de quelque peu précipitée, le "singe nu" s'accommode d'une garde-robe variée (layettes et colifichets) qui n'en finira pas de se garnir avec le temps (et la mode) et qui médiatise ostensiblement l'appartenance du petit être non plus dorénavant seulement à une espèce, mais à une certaine société. Le relais des commandes génétiques est de plus en plus manifestement assuré, depuis le début, par d'autres codes porteurs d'information : sortesd'éléments culturels d'individuation.

Ainsi, parler d'instinct social semble sous-entendre qu'on tient pour négligeable la souplesse et la variabilité du phénomène humain. Mais, s'il est vrai que l'opportunité d'entrer dans la danse de la civilisation est gracieusement offerte par le génome, un environnement particulier doit, dans les premiers temps d'extrême fragilité et plasticité, jouer le rôle d'intermédiaire, d'amortisseur provisoire, évitant au candidat à l'individualité de subir de plein fouet à la fois les agressions de l'environnement physique et les pressions du milieu social. On aura reconnu la figure de la mère, ou de son substitut. Elle préfigure, en fait, toute une série d'interfaces protectrices de nature socioculturelle qui, en s'enchevêtrant et en s'englobant les unes les autres, finiront par former un écheveau identitaire autour du noyau de la personnalité.

En fait, dès avant la naissance, le fœtus négocie avec une première interface, à mi chemin entre élément propre et corps étranger, le placenta. Mais, au moment où il voit le jour, c'est à une nouvelle et différente morphogenèse à laquelle l'individu, en tant qu'animal progressant sur la voie de son autonomie, doit se prêter : celle de son enveloppe psychique, son Moi. Là aussi, intervient un "espace transitionnel" (Winnicott) où fusionnent dans un climat particuliers éléments du monde extérieur et intérieur, composant pour le nourrisson un univers suffisamment confortable et "bien à lui". C'est l'occasion pour son système nerveux, d'une plasticité développementale hors du commun dans le règne animal, de se laisser modeler par son environnement culturel. Au niveau du cerveau, cela se traduit par une immense et soutenue opération de triage de réseaux et de connexions neuronales, car paradoxalement l'individu doit d'abord se défaire de maintes facultés potentielles pour que s'affirment les compétences privilégiées dans son milieu. J'ai souvent en tête l'exemple du petit chinois qui perd son aptitude à prononcer le "r" en grandissant (recouvert phonétiquement par le "l"), à moins d'avoir vécu ses premières années en France. On invoque de nos jours un énième terrain d'application de l'intuition de Darwin sous le nom de "darwinisme neural" (P. Changeux, G.M. Edelman).

Sur la scène du monde cette fois, se manifeste au prime abord le dialogue affectif entre la mère et l'enfant, dont les premières expressions orales recensées appartiennent à une langue chatoyante à la grammaire énigmatique: le babil. C'est au décours de ces "relations d'objet" ( psychanalytiquement parlant), que l'on verra affleurer les ressorts motivationnels primaires à l'origine de l'orientation résolument sociale du petit enfant ; il paraît clair que c'est en elles que résident les "racines substantifiques" des outils conceptuels et symboliques (les rudiments du langage) avec lesquels il se lancera ultérieurement dans les flots de la communication intersubjective. Cela suffit, selon moi, à marquer la distinction avec la programmation d'une intelligence artificielle, mais permet aussi de souligner la sensibilité de ce processus dont l'heureux aboutissement n'est jamais assuré (je pense à l'autisme, au syndrome d'Asperger et d'autres pathologies dont les causes se situent entre génétique et épigenèse).

Il faudrait donc sans hésiter féliciter toutes les mères du monde (n'est-ce pas précisément à cela qu'est destinée l'annuelle fête des mères ?) pour le dévouement et la virtuosité avec lesquelles elles se livrent spontanément à l'exercice de leur "folie maternelle", même si le mérite n'en revient pas à un effort réfléchi de leur part, puisqu'il s'agit d'une facette de leur instinct que seul un égarement de la nature, ou quelque malencontreux traumatisme, pourrait enrayer. Car, on ne change pas une "fonction qui gagne", en l'occurrence celle des Grandes Prêtresses des Illusions Vitales et des indispensables évidences naturelles, sans quoi nous nous sentirions dépourvus de la légitimité à entrer dans la grand messe hypnotique de la vie en société.

Dans un second temps, mais comme en résonance, on relèvera l'apparition cruciale de ce que le psychologue René Spitz a appelé la "réponse par le sourire", un réflexe inné qui se situe autour du troisième mois, et qu'il qualifie carrément de « prototype et la base de toutes relations sociales ultérieures ». Cela se déclenche dès que le bébé perçoit un schéma typique de comportement au-dessus de son petit nez : des hochements de tête ravis accompagnés d'onomatopées mielleuses, dont un entourage attendri semble incapable de se passer – argument supplémentaire en faveur de l'emploi du terme "stratagème velcro", ceci dit en passant.

Une fois de plus, m'apparaît la distance avec la robotique : on imagine mal un programmeur papa-poule s'adonner à ce genre de rituels et soumettre son automate chéri à de telles manipulations. L'univers formel des représentations et des symboles est fourni à la machine sans aucun lien affectif notable, il y règne purement ce fameux "arbitraire du signe", qui consacre au jour d'aujourd'hui l'émancipation, peut-être un peu trop radicale, de la parole à l'égard de ce qu'elle désigne. Il suffira à un androïde de l' « implémentation » d'un logiciel conversationnel suffisamment "astucieux" pour mystifier momentanément un interlocuteur. Il n'y a pas de "jeu" dans la transmission, pas d' "assimilation-accommodation" (au sens de Jean Piaget). L'abîme entre l'homme et la machine paraît dès lors aussi infranchissable qu'avec toutes les prothèses : nous pouvons facilement mettre le doigt sur ce qui les anime, leur finalité nous est transparente, elle est comme incluse dans la surface de notre intentionnalité ordinaire, tandis qu'a contrario les profondeurs de notre propre motivation s'avèrent impénétrables. À moins, comme je l'ai déjà effleuré, que les ordinateurs ne se dotent un jour d'un accès au niveau quantique de la matière, ils n'offrent aucune voie d'expression d'un inconscient propre, susceptible de comportements irréductibles au seul déterminisme linéaire.

Je mentionnerai encore une étape significative dans la maturation "bio-psycho-sociale" attachée à la petite enfance, qu'on aura de la peine à simuler sur un ordinateur. Il s'agit du moment où le charmant bambin, profitant d'une autonomie de déplacement fraîchement acquise, se met à faire des siennes, grisé par l'élan de l'exploration et de l'aventure, au grand affolement de son entourage. Il enregistre assez rapidement, chez ce dernier, une nette inflexion autoritariste de la communication, qui le laisse d'abord perplexe compte tenu de son abrupte nouveauté. C'est l'époque des « Fais pas ci ! Fais pas ça ! » ; les doux roucoulements de naguère font place à de véhémentes interdictions. L'innocent chérubin fait ainsi la connaissance d'une figure inédite, celle de l'agresseur avec ses secouements de tête ponctués de « Non ! ». Il y réagira d'une façon assez unique, en puisant pour la première fois dans le répertoire des "mécanismes de défense" élaborés et ciselés par ses ancêtres au long de millénaires de vie en commun. En l'occurrence, le plus approprié et le plus spontané s'avérera bien être l' "identification à l'agresseur" : en face du plus fort, adopte son parti ! De ce fait, le secouement de tête latéral (signe de désaccord du moins sous nos latitudes) prendra vite la force d'un automatisme. Mais surtout, l'expression du jugement négatif est, de l'avis des psychologues (R. Spitz), le premier concept abstrait manié par l'individu.

Je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec la notion de "double lien" (double bind) dont nous sommes redevables à l'anthropologue Gregory Bateson et au courant systémique (l'école de Princeton notamment). Il s'agit, à mes yeux, d'un cas particulier de ce qui me paraît être un principe de contrariété de portée plus universelle et que je rends, pour ma part, responsable aussi bien des situations les plus infernales de ma vie, que des plus fécondes. J'y vois le potentiel créatif mis "au pied du mur", la variabilité mise en demeure de défiler sous le feu d'une activité évaluative et d'une sélection intérieure. D'où une nouvelle apparition de Darwin, cette fois-ci sur la scène des bonnes idées qui vous sauvent. Mais ce compagnon de route ambigu, qui prend le visage de la négation et de la frustration, et auquel on ne peut opposer que des solutions de compromis, ne peut inspirer qu'un rejet total aux âmes trop torturées par la froideur des horizons bouchés. Et du moment qu'un programme d'ordinateur ne connaît ni le goût, ni le dégoût, il se dispensera sans peine, au contraire du commun des mortels, de l'illusion vitale du "bout du tunnel".

Je situe à partir de ces expériences inaugurales l'origine de ce qui est considéré comme le fleuron de notre espèce : une conscience morale secondée par un Ego soi-disant transcendant et responsable, dans la continuité pourtant des exigences biologiques qui contraignent l'individu à mûrir en intériorisant et en adoptant comme siens les traits culturels de son milieu protecteur.