Résumons-nous : si je comprends bien ce qui m'apparaît sous l'angle de l'évolution, l'être humain dispose d'une individualité tributaire de diverses interfaces transitionnelles qui ont jalonné et accompagné son développement physique puis psychique, jusqu'à l'acquisition d'une enveloppe psychique "personnalisée", un « moi-peau » (D. Anzieu) qui gère le commerce avec ses semblables – partant, celui-ci mériterait la désignation d'interface bio-psycho-sociologique.

Si cet aperçu schématique de l'individuation est correct, s'il est exact que seule la socialisation confère une légitimité identitaire à notre sentiment d'unicité, cela explique assez l'allure impérieuse que prend le besoin d'appartenance avant que l'intériorisation de nos attachements ne nous confère un semblant d'autonomie. Dans notre « environnement ancestral » (pour parler en termes évolutionnistes), il s'agissait d'intégrer des groupes restreints, organisés en structures de parenté, où chacun trouvait naturellement sa place. On ne se référait pas encore à un virtuel « esprit de corps » pour assurer la cohésion du groupe au sein d'une société segmentée et globalisante ; le clan, la tribu faisaient littéralement "corps" ; la solidarité et le respect des règles internes (rituels, mythes et préconceptions) assumaient le caractère franchement automatique des liens du sang. Je parle de cette réalité au passé, car la modernité a pris l'habitude de lui flanquer un sentiment de nostalgie holiste pour cet "homme total", censé être en accord avec sa nature profonde, et si éloigné en cela des représentants de notre époque "décadente", minée par le désormais incontournable « désenchantement du monde ».

Sans conteste, le "progrès" de la civilisation nous a fait entrer dans des sociétés structurées par la "division du travail", où le partage des tâches impose une organisation en unités fonctionnelles interdépendantes mais arbitrairement assignables : chacun est libre de changer de place, de se faire d'autres relations, d'autres voisins, d'autres collègues, d'autres conjoints, le relâchement des solidarités donne l'illusion d'une mobilité sociale facilitée et d'une émancipation culturelle. De nos jours, l'individu prétend rien moins qu'à l'accomplissement personnel en retour de ses engagements citoyens. De sorte que la nature semble avoir voulu favoriser une sociabilité humaine de façade, qui sait si bien camoufler l'égoïsme fondamental, incitant chaque être vivant à une lutte acharnée pour la transmission de ses propres gènes, sous le couvert d'une mobilisation pour le bien commun. Comment l'hypocrisie a-t-elle pu ainsi contaminer toutes nos bonnes vieilles vertus ? S'interroge le moraliste pourfendeur des temps actuels.

Rigoureusement parlant, il faudrait peut-être présenter les choses ainsi : il se trouve que les humains s'en sortent mieux quand ils opèrent en équipes ; les individus munis d'une dose appréciable de dispositions à la collaboration sont tout bénéfice pour le collectif, de sorte que leur groupe étant avantagé, ils augmentent leur propre potentiel de reproduction, répandant ainsi leurs gènes "sociables" (ceux qui les rendent aimables et performants). C'est ainsi que, dès le commencement de l'aventure humaine, l'égoïsme des gènes à conduit à l'adoption généralisée d'une soumission au bien commun. Car le succès du groupe rejaillit sur ses membres. Pas étonnant donc à ce que ces derniers encensent l'élément donnant les preuves les plus concluantes sur ce plan (et stigmatisent corrélativement les brebis galeuses).

Qu'on le veuille ou non, une sélection au niveau social prolonge la sélection naturelle, et place les plus méritants en position dominante. Elle est elle-même relayée par une prédilection intime qui fait que tout individu qui se respecte aura donc à cœur de démontrer sa valeur, son importance, le rôle indispensable de sa petite personne dans la réalisation du bonheur de tous (les critères peuvent varier, mais ils tournent toujours essentiellement autour d'un noyau éthico-esthético-pragmatique, celui de la bonté, de la beauté et de l'efficacité). Les nostalgiques souhaiteraient que cela se produise sans artifice, et ils invoquent le retour à un état préservé de toute contradiction – où l'on reconnaît l'utopie infantile de la fusion omnipotente.

Or, sous l'angle de l'évolution, la civilisation apparaît non comme un état mais comme un processus, inséparable du temps qui passe (de la "durée", dirait Bergson) et de ce principe de contrariété qui agit comme un générateur de variabilité. L'infléchissement pulsionnel sous le coup de l'instinct de conservation (on hésite en général à se laisser aller devant le risque de passer pour un "pauvre con" aux yeux d'alliés potentiels) est un trait constitutif de ce processus qui conduit à l'adoption d'une attitude nécessairement hypocrite (dans le sens littéral du terme : "sous le seuil critique"), telle que politesse, indulgence, tempérance, patience, diplomatie etc... Toutes qualités censées tordre le cou à la bêtise et à la bassesse, mais qui se révèlent constituer un fragile vernis, dès l'instant où l'amour-propre sous-jacent se sent décidément mal payé en retour.

Autrement dit, tant qu'on lui laisse le loisir d'entretenir l'assurance que ses aspirations profondes (dont il se dissimule volontiers les ressorts irrationnels1) seront respectées, ses désirs légitimes d'affirmation de soi entendus, et le droit de briguer une place parmi les spécimens exemplaires (les premiers de la classe) et les parangons de grâce et de vertu (les bons partis) inscrit dans une sorte de contrat social, notre cher "animal moral" (Robert Wright) est tout à fait disposé à jouer le jeu du collectif. Pour lui, cela en vaut la chandelle, et conforte la satisfaction sereine de sa "volonté de puissance" (Alfred Adler).

1 Quand je dis "irrationnel", ça n'est pas dans le sens d'inexplicable, car l'éthologie humaine nous informe assez sur ces questions. Ils s'agit du brouillard dans lequel se perdent mes conjectures, lorsqu'il s'agit de justifier des actes gouvernés par un instinct qui est pourtant le mien. Leur pertinence dépasse mon intentionnalité ordinaire.