Ainsi donc, on peut avancer sans trop de risques que depuis les temps immémoriaux où nos ancêtres luttaient pour survivre dans divers environnements tous plus hostiles les uns que les autres, nous a été transmise la propension à nouer des alliances et des allégeances, à structurer nos rapports en systèmes de dominances et de solidarités comparables à ceux des meutes. Ce qui me fait dire qu'à l'origine l'homme avait du loup en lui, devenant au fil du progrès toujours davantage un loup pour lui-même.

Disons que l'époque des tribus, des totems et des tabous (pour parler comme notre cher Sigmund) est bien révolue. La défense des intérêts entre groupes humains ne revêt plus la même spontanéité que la défense du territoire entre meutes; et les solidarités pseudo-fusionnels propres à certaines sectes relèveraient plutôt de la régression psycho-affective. Il est vrai que la jungle a changé de figure, elle est devenue urbaine et virtuelle, que ce soit sur le plan public, privé ou professionnel. Seuls subsistent des îlots de traditions anachroniques comme chez d'irréductibles "natifs indiens américains" de la Côte Ouest, chez qui persistent encore des cérémonies de potlatch1 et des semblants de rituels initiatiques.

Mais la civilisation moderne ne s'est entièrement débarrassée de ces pratiques archaïque qu'en surface, étant défigurées par leur manque apparent de vigueur subliminale, de numinosité (Jung), de puissance neurovégétative pourrait-on dire. Ainsi les rites de passages n'ont-ils aucunement disparu de notre quotidien, ils rythment plus subtilement nos activités journalières, du café-croissant-journal au livre de chevet ou au feuilleton du soir. Ainsi les potlatchs, ces dépenses exubérantes de congratulations, se sont-ils faits rituels de remerciements, salutations, petites attentions et autres agréments indispensables à une heureuse sociabilité.

Toutefois, le lien social s'est incontestablement bien ramolli avec l'avènement de "l'égoïsme rationnel" (Ayn Rand) qui, au regard d'une phylogenèse du narcissisme, semble être aujourd'hui le carburant principal de la "quête millénaire" secrètement caressée par l'homme moderne, missionnaire dans l'âme, toujours fervent colporteur de bonne parole (le discours idéologique), et friand de glorieux exploits au goûte à goûte (les petites mais vitales gratifications d'une journée bien remplie) ou par procuration (le foot à la télé). Au fond, rien n'a radicalement changé de nos motivations animales: l'être humain dépérit de ne point être considéré, ou au moins se sentir, tel un "spécimen viable" et un "partenaire désirable" ; addicte à la reconnaissance, rien ne l'effraie plus que de passer pour un abruti, un incapable (que l'on pense aux ravages du harcèlement moral), avoir l'air inutile et pratiquement invisible au regard de l'univers. Typiquement, plutôt mourir que de ne pas se sentir exister. Cette motivation est si puissante qu'en dépit des apparences ni le cynique, ni l'anachorète n'en sont véritablement dépourvus ; la preuve en est leur acharnement pathétique à s'en prémunir. Et d'ailleurs, j'en conviens après un examen personnel, ces belles sentences dont je vous gratifie, censées être les marques pertinentes et spirituelles d'une intelligence qui comprend et sait se faire comprendre, en sont également le pur produit...2

Je n'exclus pas que l'aisance avec laquelle les idéologies de tous poils éclipsent l'égoïsme fondamental des actions humaines en faisant miroiter l'exaltant potentiel d'un égoïsme grégaire, pour le dire sèchement la mauvaise foi collective qui aboli la conscience de chacun dès qu'il s'agit de saisir ensemble une occasion de célébrer frénétiquement « l'avantage d'être soi-même » (Peter Sloterdijk), soit à compter parmi les stratégies naturelles de l'évolution à l'origine de l'hégémonie de notre espèce sur la Terre. La faculté de se mobiliser pour une cause commune est inscrite dans la nature humaine, et la crainte que quelque discours rationnel ou clairvoyant en la matière fasse mine de l'entraver dans son élan ou de la menacer sur son piédestal (on reconnaît l'éternel empêcheur de tourner en rond) en est un prolongement.

J'admets derechef qu'une douteuse tentative de réduire les grandes avancées de la civilisation aux effets d'un vulgaire enthousiasme conquérant correctement canalisé par une étrange et contrariante boucle cybernétique, comme il en va de n'importe quel organisme, puisse avoir l'heur de chiffonner les partisans d'un « réenchantement du monde ». Néanmoins, cet aspect des sociétés humaines envisagées comme moteurs de recherche dialogiques les place bien au-dessus de celles des insectes sur l'échelle de la complexité. Un mathématicien y verrait des méta-méta-métaheuristiques évolutionnaires, ce qui me semble quand même déjà suffisant pour forcer l'admiration et le contentement de soi.

1 Échanges cérémoniels donnant l'occasion de rivaliser de générosité.

2 Ce qui m'a tout l'air d'une mise en abîme autoréférentielle et autovalidante.