D'où vient l'amour-propre ? Et, a contrario, d'où vient le dégoût de soi ? Sont-ils apparus ensemble ou le second est-il un effet collatéral de la modernité individualiste qui tend à mettre l'ego sur le devant de la scène au risque de lui faire endurer son quart d'heure de bouffonnerie ? Comme tout porteur de costume, condamné à flirter avec l'imposture, l'acteur de sa vie touche du doigt la dérisoire vanité des prétentions humaines. Dans l'ensemble, les autres créatures terrestres, exemptes de garde-robe et dispensées de figuration, ne semblent pas affligées de ce genre de souci sophistiqué : chez elles peu de dilemme entre l'attaque et la fuite (Henri Laborit). À l'exception notable des "meilleurs amis de l'homme", courbés sous le joug doré de la domestication, elles connaissent rarement dans leur existence les affres de la névrose et autres secousses psychosomatiques. Dans leur répertoire de ressentis émotifs, pas trace d'avilissement, ni d'humiliation... C'est en quoi elles font des envieux parmi les disciples de Diogène.

Sous l'angle de l'évolution, chaque forme de vie se démène pour passer outre le couperet de la viabilité et donc avoir le droit de se reproduire. Un faisceau d'instincts les guide toutes aussi aveuglément que des algorithmes dans le sens de la survie du plus apte. Une implacable sélection naturelle des phénotypes joue le rôle de juge de paix. Réserver un traitement pareillement brutal à un animal aussi délicat que l'homme sous le prétexte fallacieux du naturel (comme se l'autorise le si mal nommé "darwinisme social") nous paraît fondamentalement intolérable1. Mais cet "animal moral" (Robert Wright) déroge-t-il vraiment à la règle ? N'est-il pas lui aussi soumis à une activité évaluative de tous les instants, à la seule différence que son objet ne sera plus l'expression des gènes, mais celle des compétences acquises ?

Car en s'émancipant péniblement de son fond bestial, l'être civilisé plonge inexorablement (à partir de la chute inaugural de tout nouveau-né dans son berceau culturel) dans la spirale narcissique des virtualités artificielles. Un monde de concepts, d'abstractions, de symboles et autres représentations efficaces, est venu opportunément combler cet béance déchirante entre l'insondable fond de l'authenticité et l'évanescence des formes, activant le bariolage baroque de la créativité sur le substrat des émotions primaires. Il est dorénavant tenu responsable de ses performances, et pas seulement physiques, constamment menacé de stigmatisation, éperdument attiré par l'odeur de l'encens.

Hélas, s'apitoie le romantique, qu'ils sont lointains les temps barbares où la peuplade s'élançait fougueusement comme un seul homme à l'assaut du monde, dans l'exaltation d'un ordre cosmique. Mais, au fur et à mesure que les sociétés primitives laissèrent place à des sociétés organisées, les gens semblent avoir perdu le goût pour les passions inconditionnelles, seules demeurèrent des rationalisations pour témoigner d'une ancienne cohésion presque fusionnelle. De même que l'esprit de famille veille sur la réalité d'une phratrie éclatée, ainsi divers esprits de corps semblent être apparus pour entretenir l'illusion vitale d'une solidarité sincère mais réfléchie. De sorte que, dans le même mouvement où il prétend s'affranchir de déterminations biologiques abrutissantes, l'individu s'abandonne à celle, plus douce et encore subliminale, qui le rend précisément esclave d'un ordre social, et justifie son curieux statut d'animal moral.

Or, la résistance quasi épidermique à la contrainte, qui accompagne semble-t-il la saine conscience de son libre arbitre, ne pouvait qu'avertir l'esprit des libres penseurs de ce traquenard de la condition humaine, qui nous met à la merci de toutes sortes de manipulations. À ce propos, je ferais volontiers remonter les courageux balbutiements de l'entreprise de "déconstruction" des idéaux, qui atteindra des sommets à l'entrée dans la modernité, à la désagréable constatation de ce "talon d'Achille" et à la fameuse injonction concomitante qui se révélera insidieusement paradoxale : « Connais-toi toi-même ! »

Le déconstructionnisme, parlons-en donc, sans nous embarquer dans un historique fastidieux : cette démarche ne pouvait décemment prendre son élan avant l'antiquité grecque (et la "maïeutique" socratique), et son envol autrement qu'au siècle des Lumières avec les premières contestations virulentes de dogmes séculaires (que l'on pense à Voltaire et à sa verve incendiaire à l'encontre de l'Infâme). Mais à mon sens, le travail de sape trouva son rythme de croisière avec des penseurs empreints d'une nostalgie des temps anciens (les susmentionnés "temps barbares").

1 À ce télescopage naturaliste font écho de nos jours des assertions péremptoires et à double tranchant du style: « Pour toute conscience vivante, la connaissance est le moyen de survie, et chaque est implique un doit. » Ayn Rand, La Vertu d'égoïsme