En ce début de 19ème siècle, la vogue était à la philologie et divers érudits, dont était Giacomo Leopardi, penchés sur une profusion de textes antiques développèrent des visions du monde imbibées aux sources rafraîchissantes des épopées fondatrices. Le titre d'un recueil de ses méditations n'est pas de lui, mais Le massacre des illusions résume bien les conclusions pessimistes auxquelles Leopardi se croyait obligé d'aboutir, et qui préfiguraient le très prospère "désenchantement du monde". En effet, dans son idée les illusions n'ont rien de négatif du moment qu'elles représentent des épiphénomènes d'une vitalité qui donne aux expériences humaines leur parfum de plénitude. Elles sont à rapprocher des archétypes jungiens, dont la résonance dans notre inconscient collectif submerge en accent de vérité les pseudo-stimulations modernes qui tentent piteusement de les singer. Rien n'est plus irrésistiblement convaincant, en effet, qu'une coïncidence significative1. Mais encore faut-il avoir l'opportunité d'en faire l'expérience.

Il semblerait que pour ces premiers pourfendeurs de mirages institutionnels (dont Nietzsche, un autre philologue, sera le porte-étendard), l'individu ait passablement perdu de son caractère entier en troquant sa primitive participation mystique2 (L. Lévy-Bruhl) contre un état agentique3 (Stanley Milgram) désengagé, anonyme et amorphe, qui cache mal sa médiocrité dans les passages obligés d'une mondanité compartimentée telle un immense et tentaculaire bâtiment administratif (comme on en trouve chez Kafka ou dans le film culte Brazil). C'est d'ailleurs une impression très prégnante encore et peut-être surtout aujourd'hui, au seuil d'une globalisation planétaire.

En réalité, l'opinion communément partagée tendrait à voir dans le problème du Moi (en tant que personne, individualité, sujet etc...) une sorte de "carrefour de l'indécis" (la carte de L’Amoureux dans le tarot de Marseille). Constamment affligé de dilemmes moraux, harcelé par des priorités divergentes, entre le raisonnable et l'intuitif, la stratégie et l'initiative, la mise au point et le changement de cap, suspendu dans le no man's land de l'authenticité artificielle, tétanisé par l'injonction « Sois spontané ! », rien d'étonnant à ce que le Moi ait été classé parmi les complexes. Mais ne dramatisons pas, si l'on en croit C.G. Jung : « On suppose en général que les complexes ne sont pas normaux, alors que ce sont des nécessités vitales ; le moi, le complexe du moi, en est un exemple. »4

Mais, franchement, si le Moi s'assimilait à un simple ensemble d'identifications hétéroclites et parfois conflictuelles, dont il parerait une soit-disant identité particulière, personnelle et privée, une rapide analyse ontologique le réduirait sans peine à néant, ou au mieux à un célèbre personnage de la Comedia del arte5. Ce qui devrait le sauver, c'est de parvenir à rester malgré tout droit dans ses bottes, de s'appuyer sur son assise neurovégétative: un indéniable sentiment d'unicité, de légitimité et de familiarité avec le monde, qui, lorsqu'il vient à manquer, laisse l'esprit en proie à la dépersonnalisation et à la déréalisation, autant de malheureux symptômes de schizophrénie.

Au final, donc, une illusion, me direz-vous ? Soit, mais de celles que l'on trouve à des degrés divers à tous les stades d'organisation du vivant, de la paramécie à l'O.N.U., dès lors qu'ils s'emploient à la conservation de leur forme. C'est d'ailleurs à elle également que l'on doit de résister aux influences auto-dissolvantes d'un nihilisme formel et abstrait. Voyez de quelle manière merveilleusement acrobatique un penseur au vitriol du 19ème siècle comme Max Stirner finit par se réconcilier avec ce qu'on dirait un minimum essentiel: « Dans l'Unique, le propriétaire lui-même retourne au néant créateur d'où il est né. »6 Ce qui lui permet de déclarer en précurseur de l'individualisme libertaire (façon Ayn Rand) : « Je n'ai fondé Ma cause sur rien. » Son principal ouvrage eut son "quart d'heure de célébrité" dans le bouillonnement idéologique de l'époque, mais très vite sa variante de l'instance auto-référentielle fut dénigrée, prise entre deux feux: suspectée, d'un côté de saboter la solidarité prolétarienne en collaboration avec l'ordre établi et réactionnaire sous-tendu par l'individualisme mesquin de la bourgeoisie capitaliste (selon le schéma marxiste), là de faire le lit d'une indolente passivité aboulique entravant l'épanouissement de la "Volonté de puissance" (selon un schéma vaguement nietzschéen).

La défiance à l'égard d'un Moi manifestement conditionné par son milieu perdure aujourd'hui chez les "intellos de gauche", qui sévissent surtout en Europe bien entendu, réfractaires à l'egotherapy d'Anna Freud, à l'égoïsme rationnel d'Ayn Rand, ou à d'autres conceptions typiques des self-made men, qui enjoignent de se prendre en main et d'être soi-même7. Exactement le genre de théories qui ne souffrent pas la contradiction, mais qui y tombent en plein et d'autant plus candidement qu'elle surgit dans leur dos, à l'insu de leur plein gré...

Le philosophe Clément Rosset, dans sa croisade contre les "doubles du Réel", ces sortes de mirages métaphysiques divertissants et rassurants qui pullulent dans le discours ambiant, fait du Moi une cible privilégiée. Dans un de ses ouvrages, au titre évocateur, Loin de moi, il part du constat trivial du conformisme et du mimétisme inhérents à la vie en société, pour asséner : « L'autre dont je m'inspire doit continuer à m'influencer à tout instant: si son influence cesse, je cesse d'être moi. » Ce qui l'amène à estimer de manière visiblement anti-socratique que. « La connaissance de soi est à la foi inutile et inappétissante (…). Et moins on se connaît, mieux on se porte. »8

Certes, cela frise la provocation, et ce souci de rendre au réel son "insignifiance" en y jetant pêle-mêle corps et âme peut, au prime abord, paraître inconciliable avec un dualisme aussi subtil soit-il, comme celui d'un Conte.Sponville, qui fait la distinction entre l'amour-propre et sa "perversion" narcissique, l'amour de l'image idéalisée de soi. Comment ne pas subodorer dans la présomption de l'être vrai, de l'être soi-même, une énième ruse de l'Ego pour imposer son envergure ? Où placer la limite de la superficialité, lorsque celle-ci apparaît comme le mince film séparant profondeur et élévation, deux réalités qui par ailleurs se confondent dans leur impénétrabilité9 ? En même temps, il m'est impossible de ne pas lui donner de l'épaisseur; surtout considérant que la seule chance de valider mon existence consiste dans mon homologie à cette infime interface de dimension fractale.

À ce qu'il semble, une vision dualiste, aussi inévitable soit-elle pour notre appréhension pragmatique du monde, ne peut occulter le point de vue de la continuité ; elle ne parvient même pas à sérieusement s'y opposer, sinon en se découvrant comme complémentaire. Après tout, n'est-il pas banal de concevoir la culture comme la "seconde nature" de l'homme ? Et cette dernière (un peu moins banalement, je l'accorde) comme la nature qui s'observe? Telle la boucle étrange de Hofstadter10.

Autrement dit, s'il semble juste de réserver au Moi le statut de construction sociale, d'abstraction parmi d'autres, utile au commerce des hommes, il est néanmoins permis d'attribuer des racines à cette illusion, de lui reconnaître une histoire évolutive, de lui concéder un ancrage biologique aussi concret qu'un organe. Ce qui ressemblerait à une tentative de réintégration de l'âme dans le corps est à mettre au crédit des neuro-sciences (on s'en serait douté) et de la psychologie évolutionniste. Sans verser dans un matérialisme mystique, on envisage alors sérieusement la possibilité de déceler des précurseurs de la conscience de soi au sein de toute matière organisée.

On ne peut nier, en effet, que la structure d'un organisme se trouve à l'intérieur d'une limite, et que la vie de cet organisme se caractérise par le maintien des états internes au sein de la limite. Pour un neurologue comme Antonio Damasio : « Il est curieux de penser que la constance du milieu interne soit essentielle au maintien de la vie, et que ce puisse être un schéma directeur (…) pour ce qui deviendra finalement un Soi dans l'esprit. »11 Il rejoint avant lui le sentiment de Freud pour qui le Moi s'étaye sur l'instinct de conservation, ou Marvin Minsky, lequel soutient que : « l'une des fonctions du Moi est de nous empêcher de changer trop rapidement.»12, ou encore Daniel Dennett, bien qu'il semble enfoncer une porte ouverte : « Une personne doit rester au contact de ses intentions antérieures. »13

Cela tend à faire du Moi une instance de contrôle du déroulement cohérent et consciencieux d'un programme dont elle ne possède ni les tenants ni les aboutissants. Sa principale préoccupation se limiterait par conséquent à la réduction de toute discordance cognitive, ce qui, soi dit en passant, l'expose à se laisser mener par le bout du nez : étant donné sa terreur sacrée de perdre le fil (et la raison) et de se trouver dans l'incapacité de répondre à des questions comme « où en étais-je ?», « qu'est-ce que j'étais en train de faire ? », « Qu'est-ce que je voulais dire ? », elle saura gré de la dépanner à tout intervenant qui satisfera son goût de la vraisemblance. Ce qui en dit long sur ses rapports avec la volonté, sur le caractère opportuniste de sa faculté de rationalisation, et sur sa dépendance à une mémoire qui ne lui est pas systématiquement dévouée. C'est en quoi on compatit aisément avec les malades d'Alzeimer. Seuls les incidents de parcours signalent la sensibilité et le "jeu" dans l'articulation entre routines automatiques et intentions à long terme. Sans doute cela explique les erreurs humaines, mais garantit aussi de "tomber" parfois sur d'heureuses solutions.

En fait, ces considérations mènent toutes à une conception du Moi comme illusion utile. Ce serait la dernière innovation en date de l'instinct de survie: une boucle réentrante plaçant l'image de l'organisme à l'intérieur de son fonctionnement, fournissant ainsi l'impression, indispensable à l'élaboration d'une théorie de l'esprit applicable également à autrui, d'y trouver un utilisateur. Rien de tel pour faciliter la communication humaine qu'un représentant fiable, diplomate et fin négociateur. Cet agent préposé aux relations publiques ne peut être que "moi", une entité pleine d'esprit, c'est-à-dire à la fois conventionnelle et singulière.

1 Ce que Jung a finit par appeler synchronicité, alors qu'au départ il employait le terme de "événement catalytique d'extériorisation", tout un programme.

2 Notion censée expliquer la démarche "holographique" des pratiques magiques : agir sur la partie pour atteindre le tout. Je l'étends au degré élevé d'assimilation d'un membre dans son groupe. Pour un degré moindre et plus approprié à notre époque, je préfère le terme de familiarité.

3 État de soumission à une autorité indifférente, à laquelle on attribue la capacité de déléguer.

4 Carl Gustav Jung, L'homme à la découverte de son âme

5 On aura reconnu Arlequin.

6 Max Stirner, L'Unique et sa propriété

7 « Ça n'est qu'un conseil, c'est toi qui vois, mon grand ! »

8 Clément Rosset, Loin de moi

9 On appellera avantageusement à la rescousse le modèle 3D de l'escalier-spirale.

10 Douglas Hofstadter, Je suis une boucle étrange

11 Antonio R. Damasio, Le Sentiment même de soi

12 Marvin Minsky, La société de l'esprit

13 Daniel Dennett, Théorie évolutionniste de la liberté