Dans la mesure où parents et proches ne manquent pas de spéculer et prophétiser sur le futur en puissance de leurs marmots dès les couches-culottes, il ne surprendra personne que chacun prenne à son compte la flamme des espérances et des ambitions placées en lui, et l'entretienne en son for intérieur tout au cours de sa vie, à la manière des vestales antiques. La métaphore promet que ce jardin intérieur offrira les fleurs et les fruits qu'on y aura semé. Il en sortira des vocations, des passions missionnaires, des destins tout tracés. Parfois, le résultat réserve des surprises moins agréables, au point de laisser un goût de fatalité. Que la poursuite d'un idéal emprunte une impasse plutôt qu'une voie royale, aboutisse sur un terrain vague plutôt qu'au triomphe, et instantanément le destin rétrospectif se voile d'une ombre de sortilège. La littérature connaît bien ce procédé qui laisse le lecteur dans une humeur indéfinissable, comme mis au fait d'une tromperie cosmique1.

L'addiction aux promesses de bonheur ne manifeste son empire sur notre comportement de tous les jours que lorsque la réalité est prise en flagrant délit de trahison ; lorsqu'il s'avère clair que le monde ne nous prend pas au sérieux, dans le sens du manque de considération aussi bien que d'un excès de sollicitude, en ce lieu de solitude et d'imposture où la célébrité est paradoxalement une circonstance aggravante, où se rejoignent les fantômes qu'on ne regarde même pas et les icônes qu'on n'épie que trop.

La plupart du temps, les gens ne se laissent pas rattraper par l'impression cuisante du dérisoire. Ils se préservent de l'à-quoi-bonisme dans une valse des égards, où voisins, collègues et plus ou moins proches connaissances échangent force salutations et politesses comme autant de cadeaux d'estime et de reconnaissance. On est loin de l'étalage des potlatchs amérindiens, mais que ne ferait-on pas pour partager le pain quotidien de la gratitude. Le plaisir d'affronter ensemble les défis du monde occulte facilement les constats d'impuissance et d'inanité en mettant en exergue toute la jouissance qu'on peut retirer d'entreprises à plusieurs, au cours desquelles les opportunités de se mettre en valeur ne peuvent manquer de se présenter. Je verrai bien là un principe explicatif de l'inclination naturelle à former des groupes, même à s'opposer à d'autres humains, ce qui au contraire, en apportant un supplément agonistique d'adrénaline ne gâche rien.

Un philosophe contemporain, Peter Sloterdijk, nous a concocté de très élégantes formules pour pointer cet aspect de la nature humaine :« Tous ces collectifs exigent de leurs membres un prix pour leur appartenance, mais, tant qu'ils obtiennent leur succès de groupe, ils se dédommagent par des accès privilégiés aux convictions et aux moyens de pouvoir permettant de vivre, avec une évidence suffisante, l'avantage d'être soi-même. »2 J'aime assez cette façon lapidaire de décortiquer les ficelles de notre instinct social. "Appartenance", "succès", "privilège", "pouvoir", "évidence" et surtout "l'avantage d'être soi-même", quoi demander de plus ? Les ingrédients rassemblés ici sont suffisants et nécessaires à la fabrication de personne raisonnablement mobilisables : peu enclines à se frotter à des aléa ingérables, mais prêtes à se ranger sous quelque bannière évoquant discrètement la splendeur des unions fusionnelles et le songe subconscient de gloire et de félicité éternelles.

Incidemment, on comprend mieux les dispositions d'un individu en mal de sentiment d'appartenance, tenu en marge de la course à la réussite, ballotté entre deux eaux ou deux âges, au seuil d'un statut enviable (typiquement l'adolescence), impatient de forcer le destin quitte à opter pour des comportements à risques, comme s'il s'en remettait à un jury extraordinaire. Il s'infligera éventuellement des espèces d'ordalies à la mode, censées signaler le mérite par le prodigieux, le prestige par le spectaculaire, une légitimité nouvelle par un coup hors du commun. Ces passages obligés de la vie étaient traditionnellement encadrés par des rites initiatiques dont il ne semble, de nos jours, subsister que la forme dégénérée du bizutage.

Le commun des mortels, adulte et vacciné, est lui aussi, malgré la tempérance acquise à la maturité, parfois interpellé par les sirènes de la transcendance, du défi lancé à l'absolu ; surtout dans les moments où les doutes généralement tapis dans l'ombre des routines efficaces, profitent d'un relâchement de la tension psychologique qui fait le sel de l'aventure humaine, pour remettre en question le sens de la vie. Alors, la satisfaction d'être sur le chemin de la perfection peut ne plus soutenir la comparaison avec les promesses de bonheur implicitement contenues dans un changement de cap. Mais, il va de soi qu'avec l'âge cela se produit de plus en plus rarement. Finalement, le "moteur de recherche" se contentera, si je puis dire, d'un verrouillage définitif de la cible, et terminera sa course en roue libre dans une honorable ornière. C'est dans l'ordre des choses. Ce qui l'est moins, c'est une ornière assez vaste pour que s'y engouffre un peuple entier ou une civilisation entière. Une variante massive de la pensée unique, relativement néfaste en terme d'évolution et d'adaptation, comme on peut s'en douter. D'un point de vue algorithmique, l'assertivité individualiste pourrait bien agir, dans ces conditions, comme un antidote et confirmer son rôle de catalyseur de la diversification "brownienne" des solutions humaines.

Quoiqu'il en soit, vu de haut (disons du haut des siècles), cela prend l'allure d'une quête générale d'immortalité et d'au-delà ; une course banalisée au salut éternel – illustré par le trafic médiéval des Indulgences. Certains élans ressemblent à la ruée sur des "tickets pour l'éternité", dont la date du tirage final fait l'objet de spéculations interminables. De tels enthousiasmes sont indubitablement un héritage de nos ancêtres farouches et opiniâtres conquérants de "terres promises". Le commandement qu'ils partageaient avec les autres formes de vie de répandre leurs génotypes, s'est enrichi d'une clause d'émancipation particulière : leurs phénotypes sont désormais en mesure de compenser l'indigence de leurs circuits précablés par une inflation de leur répertoire comportemental, autrement dit l'avènement de la culture.

C'est qu'on ne peut comprendre l'homme, ni a fortiori l'expliquer, sans mentionner la formidable fécondité que lui a valu l'acharnement d'un sort contraire : une vulnérabilité proprement humiliante l'a contraint d'emblée aux pires sacrifices de la promiscuité conviviale. Bon, il n'y a pas que soumission et domination dans les rapports humains, il y a aussi révolte erratique et répression chaotique. La mise en place de garde-fous émotionnels était rétrospectivement inévitable, ainsi que l'apparition d'une faculté de prétexte et de justification à la base de notre atavique mauvaise foi. C'est ainsi que virent le jour les premières "institutions du sens", les premiers véritables rituels (prolongeant les parades animales), les premiers mécanismes systématiques de métabolisation des pulsions ; et par la même occasion les premiers symptômes de nervosité obsessionnelle compulsive. Bref, la civilisation...

1 Me vient à l'esprit le roman de Dino Buzzati Le désert des Tartares.

2 Peter Sloterdijk, La vexation par les machines