Un adulte ordinaire manifeste souvent une puissante tendance à introduire un profond clivage entre l'animalité naturelle et son humanité cultivée; si profond qu'il ne perçoit plus son propre fond d'animalité. Ce qui semble susciter une reproduction dudit clivage à l'intérieur de lui-même. D'ailleurs, un esprit cartésien suffisamment carré placera le même genre de discontinuité entre l'enfance et l'âge adulte, n'accordant par habitude une continuité qu'à ce qui se présente au préalable convenablement borné. En mettant Homo sapiens au faîte de l'arbre de la vie, il rejoint à l'insu de sa bonne foi l'anthropocentrisme des religions bien établies dans leurs convictions de prédestination à coloration plus ou moins divine (style peuple élu ou race millénaire).

Sous l'angle de l'évolution rien n'existe vraiment, puisque toute réalité est nécessairement transitoire. Il faudrait y voir plutôt une illusion provisoirement efficace. Dans la perspective pragmatique de l'organisme employé à se tirer d'affaire en toutes circonstances, je propose une formule à résonance plus cybernétique : l'appareil cognitif sensorimoteur chargé de gérer les informations qui lui parviennent de tout bord aurait recours et de discrets verrouillages de cibles. Je prends ici le terme "cible" aussi bien sous son acception linguistique telle qu'explicitée par Umberto Eco : « Si maintenant p, et si donc tu fais z, alors tu obtiendras q. »1 Ce qui m'offre l'opportunité de suggérer un lien fort entre discours ambiant, dialogue intérieur, vision du monde et action.

Dans un monde héraclitéen où le changement est roi, on aimerait pourtant trouver une essence quelconque, quelque substance, un principe de Parménide à couperet clair et définitif. Mais nous n'avons à nous mettre sous la dent qu'une illusion directrice, un instinct de conservation, une espèce de tropisme de survie. De ce point de vue, l'être humain ne diffère pas des autres moteurs de recherche à algorithmes évolutionnaires: en tant qu'élément de son milieu chaque individu défend son statut de solution possible face à la sélection naturelle, en tant qu'organisme il abrite lui-même une variabilité adaptative à laquelle il applique une activité évaluative de tous les instants.

On pourrait tout à fait reconnaître ce genre de faculté que nous avons tendance à nous attribuer comme spécifique sous le nom d'intelligence, en toute forme d'être capable de générer des boucles de rétroaction. En fait, ce concept d'intelligence est des plus relatifs. Il est utilisé à des sauces bien peu scientifiques. On l'applique aujourd'hui autant à des machines qu'à des organisations animales, des écosystèmes ou des individus. Le véritable critère qui semble caractériser l'intelligence est son agréable efficacité. C'est de tout cœur que l'on applaudit à ses merveilleuses prestations. De sorte que l'on est tenté d'en faire le fleuron de l'humanité. Mais les atouts qu'elle affiche sont loin de tenir fidèlement entre nos mains.

Prenez la mémoire à long terme, par exemple, elle nous offre quantité de visages aussi familiers que des photos-souvenirs jaunies auxquelles s'accrochent des commentaires à peine plus éclairants que des onomatopées ; et puis un jour on ne sait d'où un nom propre nous revient, et on se demande comment on a pu l'oublier. Encore, cette mémoire a-t-elle la peau dure. Prenez celle à moyen terme, celle de tous les jours, de hier soir par exemple, n'a-t-elle pas la fâcheuse habitude de s'évanouir dans les vapeurs d'alcool d'une soirée trop arrosée ? Plus tristement enfin, la mémoire de travail qui met à disposition les outils de chaque instant est à la merci des ravages d'une sénilité parfois scandaleusement précoce.

On pourrait citer la débrouillardise et l'inventivité dont souvent on se demande en aparté « comment n'y ai-je pas pensé plus tôt » ; ou encore parler de l'intentionnalité consciente qui parfois s'échappe au bout de la langue et nous fait dire «au fait, où en étais-je ? ». Tout cela pour souligner cette différence si difficile à combler entre nous et une machine, la fragilité de notre appareillage. Mais, bonne nouvelle pour l'amour-propre de tous ceux qui se veulent des spécimens viables et des partenaires désirables, c'est dans leur réservoir d'erreur et d'inadvertance qu'ils peuvent puiser de la créativité. C'est du moins ce que nous montre la nature avec le jeu des mutations aléatoires, des sélections nécessaires et des adaptations cumulatives.

1 Umberto Eco, Sémiotique et philosophie du langage.