Les préoccupations "méritocratiques" incitant à saisir la moindre opportunité de se poser en spécimen viable et partenaire désirable parcoure le règne animal sous des formes variées mêlant extravagance, élégance et violence, entre parades, défense du territoire et autres techniques de séduction. Les aventures humaines dont témoigne l'abondante littérature épico-romanesco-romantique n'entrent-elles pas dans ce registre ? Franchement, j'en suis persuadé. Car, même si le succès reproductif ne semble plus être un "impératif catégorique", la réussite sociale, l'accomplissement et l'épanouissement personnels, me paraissent puiser leurs ressorts au même soubassement primaire.

Toutefois, il est vrai que du haut d'un point de vue strictement anthropologique, on ne peut manquer de constater un indéniable hiatus entre les rituels animaux et les coutumes humaines. On friserait le ridicule anthropomorphiste à assimiler par exemple les parades nuptiales de nos amies les bêtes à nos manières courtoises, quand bien même ces dernières n'atteindraient pas le degré de sophistication des premières. C'est sans doute qu'on voudrait les nôtres définitivement affranchies de déterminations innées, au risque de céder à la mauvaise foi la plus crasse. Or, n'est-ce pas la même recherche du partenaire prometteur, la même lutte pour une place dans la hiérarchie de dominance, qui se jouent autour de nous et en nous, sous le masque d'un angélisme complaisant... ? L'unique instance intéressée à discréditer la lucidité sceptique en la matière est l'agent affecté à l'élaboration de discours et de stratégies de marcketing plus ou moins agressifs et sournois connu sous le nom de "Moi". Ses méthodes sont si tordues qu'elles comprennent la réfutation de ses propres arguments si besoin est.

En effet, nous l'avons vu plus haut, en dehors de son rôle ombilical de centre de coordination des moyens à disposition (ses "propriétés"), auquel il doit probablement son aura de nombrilisme transcendantal, le Moi ne possède aucune consistance tangible. Cela lui procure, disons, une certaine souplesse ontologique qui l'autorise à se réduire à presque rien en cas de responsabilité problématique, ou au contraire à s'enfler pour englober d'éventuelles extensions phénotypiques dont il y aurait lieu de s'attribuer les performances.

Bien qu'il semble a priori justifié de condamner les "lâches" et les "salauds" de la typologie sartrienne, une attaque au vitriol de l'Ego et de son sentiment d'unicité est fortement déconseillée. Elle se heurtera de toute façon à la résistance ordinaire des "évidences naturelles" (W. Blankenbourg). Mais on imagine les conséquences sur l'équilibre affectif et mental d'un individu dont le "centre de gravité autobiographique" (D. Dennett) aura été délégitimé : sentiment d'imposture, manque d'assertivité, syndrome de retrait, schémas régressifs ou destructeurs. Un sacré gâchis... a-t-on envie de dire.

C'est pourquoi, dans l'ordre unanime et tacite des choses, il est convenu de ménager autant que faire se peut la confiance foncière de chacun ; ce qui consiste, grosso modo, à faire en sorte que sa fiction personnaliste ne soit pas privée de confirmations régulières sous forme de gratifications, félicitations et autres marques d'estime ou témoignages d'affection, provenant de l'entourage, des proches connaissances, et de quiconque d'humeur un tant soit peu sociable. Évidemment, ceci c'est pour la routine. Or, à la longue, le banal laisse percer le soupçon d'une superficialité inconsistante ; le machinal éveille l'angoisse du néant derrière les apparences.

Qu'à cela ne tienne ! Rien de tel que des festivités pour ranimer les "mirages collectifs", leur redonner des couleurs et les recharger en cette crédibilité dans laquelle nous puisons la nôtre. Un jour, c'est la kermesse au village, un autre la "fiesta" avec les copains, sans oublier la soirée entre collègues, ni le plan grillades en famille. Sous d'autres cieux ethniques on appelle cela "potlatch".

Notons qu'une grande part des interactions sociales courantes est consacrée à se valider mutuellement notre fiction personnaliste. Les linguistes appellent cela la "communication phatique", sa priorité n'étant pas la transmission d'informations, mais une mise en phase des sujets leur permettant de partager les présupposés de la conversation et d'organiser la pertinence globale de l'échange. Le commérage me paraît exemplaire à ce propos ; les rumeurs qu'il véhicule visant rarement à établir des faits, mais plutôt à instaurer une atmosphère de connivence qui, curieusement, peut se transformer en climat de suspicion généralisée dans lequel évoluent comme des anguilles dans la vase les frustrés et les "paranos" de tous poils.

Mais dans l'ensemble, la vie de tous les jours fluctue raisonnablement (et donc imperceptiblement) entre connivence et dissension (ici un clin d’œil, là un air réprobateur) sous le signe de la tolérance. Il est en effet admis que garder son sang-froid permet de prendre de sages décisions conférant à leur auteur une réputation d'intelligence dont on a vu qu'elle n'est pas pour rien dans le succès du partenaire désirable. Personne n'aime passer pour un "con", même en sachant que la connerie est humaine.

Bref, les relations humaines semblent vitales pour tout individu qui tient à sa "personnalité" comme à la prunelle de ses yeux ; même un ermite ne saurait s'en dispenser, pour qui elles prendront cependant un aspect plus virtuel, actualisable en imagination. Ce qui est grandement facilité par le caractère abstrait du sujet personnalisé ; d'où également l'aisance avec laquelle la mode actuelle des réseaux sociaux (annonciatrice, est-on tenté de prophétiser témérairement, d'une "post-modernité hypervirtuelle") s'en est emparée sous les termes d'avatar, pseudo, et autre identité numérique.

Quoiqu'il en soit, la personne étant une construction éminemment sociale, elle n'est jamais à l'abri d'un effondrement. Le concours de l'instinct ne peut donc nullement être de trop pour l'étayer et l'armer contre l'opprobre, la stigmatisation ou simplement l'indifférence, question de survie. Mais il ne faut pas omettre de préciser que si la honte vient en écho du regard des autres, elle tire toute sa force destructrice de celui que nous renvoie notre reflet dans le miroir.