Petit à petit, depuis des temps immémoriaux – les anthropologues peinent à nous expliquer comment et quand toute cette affaire a commencé... pas de date inaugurale, pas de jour de la Création, pas de ab Roma condita – l'être humain s'éloigne inexorablement de son état de nature. On dirait qu'une lente évolution a soudain pris l'ascenseur comme pour atteindre une vitesse de libération et entamer un décollage sous l'impulsion de la vague ambition de s'émanciper des lourdeurs de la "vieille" sélection naturelle. La tendance générale est de se féliciter d'un tel processus encensé sous le terme de "progrès", de s'extasier à la mention des diverses révolutions qui émaillèrent la marche en avant de l'espèce Homo sapiens vers une domination planétaire depuis qu'une crampe au bas du dos l'a décidé à se redresser. On cite généralement, plus ou moins dans l'ordre, les premiers artefacts techniques, les premières inscriptions symboliques, la révolution néolithique et la maîtrise du feu, l'invention de la roue, l'agriculture et la domestication, enfin plus près de nous, l'avènement de la vapeur, puis de l'électricité, du pétrole, du nucléaire, du cyberespace...

Remarquons qu'il a fallu des centaines de milliers d'années pour franchir les premières étapes, et seulement quelques décennies pour les dernières en date. Cela donne une idée de l'accélération qui s'est opérée. Je ferai noter, en passant, que ce phénomène n'est pas une exclusivité de notre espèce, ce serait plutôt la règle dès qu'il est question d'émergence de la complexité. Prenez la vie, elle aussi nous laisse dans le flou pour ce qui est de son origine il y a plus de 3 milliard d'années ; ensuite de longues ères se succèdent pour laisser enfin apparaître des innovations de plus en plus complexes : les animaux il y a plus de 600 million d'années, les mammifères il y a env. 150 MA, les primates il y a env. 20 MA, enfin l'homme moderne il y a plus ou moins 400 000 ans. Et je ne parlerai pas de l'inflation de l'univers, cela nous éjecterait du sujet à la vitesse de la lumière...

Certains milieux marginaux expriment une réticence inquiète devant la frénésie avec laquelle notre époque a embrassé le progrès. De nombreux réfractaires à la fièvre technomaniaque se sentent "largués", injustement éjectés du train de l'histoire au seul motif qu'ils ne partagent pas l'engouement pour la folle course vers la "singularité technologique", l'avènement d'une ère nouvelle, l'apothéose de l'être humain sur le point de franchir le seuil de la "post-humanité". Ils en conçoivent une vision autrement catastrophiste de l'avenir, dans le sens d'un retour en force de la nature sur les ruines d'une civilisation condamnée par ses emballements mimétiques (les diverses dérives collatérales bien connues propres à la consommation de masse).

Le plus intéressant dans ce qui a tout l'air d'une énième réplique des conflits générationnels est que ces deux façons antithétiques d'aborder le problème de la fracture culture/nature ne donne lieu à aucun conflit ouvert. Le sentiment d'injustice des adeptes de la modération, comme l'exaspération des fougueux aventuriers ont été canalisés par la société selon une méthode éprouvée : la division des domaines d'expression. De la même façon que sur une autoroute à six voies les usagers sont priés de se répartir selon la vitesse qu'ils comptent adopter, ainsi la société compartimente les individus dans des cercles d'activité plus ou moins étanches, mais non infranchissables, au contraire, pourvu qu'ils respectent les présélections. De sorte que les solidarités plurielles s'organisent pour présenter le visage d'une modernité calquée sur ce qu'Émile Durckheim appelait déjà "division du travail".

Le corollaire qui semble découler de ce processus est un relâchement du lien social, permettant du côté positif une plus grande mobilité sociale, une diversification des appartenances, une ouverture des horizons, un élargissement des compétences ; mais dans le même temps, l'entrée dans le régime de l'éphémère, de la friabilité des évidences et de l'interchangeabilité.

Au moment où le XIXème siècle voyait se déployer les sciences humaines, la linguiste dévoilait au monde l'arbitraire du signe (Ferdinand de Saussure) et avertissait l'individu que sa langue maternelle n'est plus la seule façon de communiquer ses vérités et de décrire le réel. Les rites initiatiques de passage qui le consacraient définitivement dans son être au sein de la tribu ou du clan, faisant soudain place à une activité évaluative rationalisée, l'individu doit désormais répondre à quantité de sollicitations impersonnelles ; assumer la pluralité de ses facettes et surtout le fait qu'il n'est plus aussi unique et irremplaçable ; que sa place au sein des divers groupes humains et cercles de familiarité ne lui est plus aussi inconditionnellement acquise ; qu'il lui faut désormais apprendre à se vendre pour y jouer un rôle. Il se retrouve donc abruptement (d'autant plus qu'il est issu de l'immigration ou de l'exode rural) lâché sur la scène d'une "comédie humaine" en perpétuelle représentation.

Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'on ait assisté, parallèlement à l'implosion des structures sociales traditionnelles, à une explosion des troubles mentaux et de la personnalité ? Ce n'est pas que la société soit devenue plus monstrueuse ou inhumaine (kafkaïenne), au contraire bien des mœurs cruelles ont dû battre en retraite devant l'affirmation des droits de la personne humaine. C'est plutôt le vécu d'inquiétante étrangeté (la "Unheimlichkeit" de Freud), les sensations de dépersonnalisation et de déréalisation (éléments déterminants du profil psychiatrique associé à ce qu'on appelait au début "démence précoce" du fait significatif qu'elle touchait et touche encore en premier lieu les adolescents et jeunes adultes) qui ont fait une impressionnante irruption sous le vernis fragile des rapports sociaux.

J'appelle ce processus virtualisation phénoménale en référence aux libertés que notre cybersociété a prises avec la réalité en la rendant de plus en plus virtuelle.Mais cela concerne bien d'autres secteurs des sciences humaines, comme par exemple l'économie qui à vu s'immiscer dans le troc l'usage médiateur de l'argent, d'abord la monnaie solide et métallique, puis la monnaie fiduciaire, les chèques et enfin les virements bancaires. La civilisation moderne dans son ensemble donne l'impression de s'appuyer sur une telle surenchère de "médiations". L'industrie distribue la sous-traitance, le commerce multiplie les intermédiaires, la circulation des marchandises repose sur une nuée de transitaires. La responsabilité politique est confiée à des représentants élus, la diplomatie à des négociateurs, le moindre litige privé appelle son lot d'avocats, d'assistants ou de conciliateurs.

L'espace culturel ne s'est-il pas développé sur la mise à distance d'une réalité de plus en plus médiatisée ? À partir des représentations primitives, symboliques ou rituelles du monde, nous connaissons aujourd'hui la peinture, la photographie, le théâtre, le cinéma. À partir des premières inscriptions cunéiformes, nous avons affaire aujourd'hui à des documents numérisés qu'il suffit d'un seul clic pour consulter. Quant à l'espace médiatique proprement dit, télévision, journaux, sites internet, on connaît le pouvoir qu'il exerce sur l'opinion publique. Rien à ajouter non plus sur la fascination qu'opèrent les réseaux sociaux. Et ainsi de suite...

On assiste donc à une explosion sémiologique commandée autant par l'éventail des moyens d'expression, que par les fluctuations de la mode, le rythme des innovations technologiques ou peut-être plus simplement une propension très actuelle à la lassitude prématurée. De ce point de vue, on pourrait presque assigner au "Temps présent" la figure emblématique de la tour de Babel, et l'avertissement qu'elle véhicule : confusion sémantique et perte du référent. Avec peut-être en sous-sol l'opération subliminale d'une pensée unique.