À vrai dire, je suis tenté de penser le mérite comme un résidu nostalgique de ce principe de causalité magique qui faisait de nous, aux premiers temps de nos balbutiements et tâtonnements, des télépathes implorants, mettant sur le compte de nos vagissements incantatoires la faculté de donner satisfaction. Dans le même ordre d'idée se trouve l'impression prégnante d'un destin rétrospectif (vocation ou prédestination), qui nous fait envisager les événements de notre existence comme résultats d'une "justice immanente" (les stigmates et l'encens). Le moindre manquement à cet ordre présomptif des choses déclenche spontanément un cocktail d'émotions où prédomine la colère. À moins de flotter dans un état de fascination et de retrait autistique, ou d'avoir été psychiquement anesthésié par un profond traumatisme, l'animal moral réagira secondairement, au gré de sa socialisation, en virtualisant ses émotions brutes pour les convertir en sentiment d'injustice et en indignation vertueuse.

C'est que le mérite nous autorise à entrevoir un sens à la vie. Il légitime le rêve de notre viabilité optimale, sans toutefois nous avertir que, sous l'angle de l'évolution, l'optimisation est un processus sans cesse et à tout bout de champs contrarié par des modifications dans les conditions externes ou internes ; au contraire, il a l'effet de de nous bercer de l'illusion de la finalité et finit souvent par nous endormir dans le ronron d'une mesquine et arrogante obsolescence. Mais nos automatismes et nos routines, aussi bien huilés soient-ils, sont eux-mêmes des algorithmes évolutionnaires façonnés par le hasard et la nécessité, puisant de manière itérative dans le bouillon stochastique de nos pulsions, sans quoi ils perdraient dans un monde lui-même si mouvant, de leur capacité adaptative. De même que les gènes ont leurs mutations et leur brassage des populations, les habitudes mentales et psychomotrices ont leurs lapsus, leurs actes manqués, leurs oublis et leur "bouillon de culture". Notre univers intérieur évolue malgré nous.

Il arrive ainsi que la conscience la plus appliquée à sa tâche de supervision laisse filtrer des erreurs surprenantes, des fausses notes qui suscitent une sensation d'inquiétante étrangeté freudienne, tendant à la persuader qu'elle a été le jouet d'une force mystérieuse, obscurément facétieuse et malveillante. C'est-à-dire que, psychologiquement parlant, la source d'erreur ne peut être qu'un corps étranger auquel il faut opposer une sérieuse défense immunitaire, quitte parfois à causer quelques effets auto-immunes (d'allure psychosomatique). De même, sociologiquement parlant, le sens commun observe le fameux adage : « errare humanum est, sed perseverare diabolicum », qui gère la marge de tolérance au-delà de laquelle apparaît "l'effet brebis galleuse".

Il fut un temps, celui des barbares sans doute, mais aussi des ogres et des fées, ou le goût du risque et des émotions fortes était moins inhibé. Un temps fabuleux, épique, riche d'épopées incandescentes, qu'on pourrait appeler le "rêve de Nietzsche". Or cette temporalité "numineuse", malgré toutes les virtualisations, les émancipations et les relativisations, refait surface périodiquement comme une spontanéité retrouvée, le fameux "retour du refoulé", réhabilitant à coup d'ordalies anachroniques la sensibilité narcissique égratignée. Ce sont les divers comportements à risques qui constituent comme l'ombre portée sur la civilisation par le civilement correct., l'éclatement sporadique de bulles spéculatives menaçant le crédit alloué à l'existence même de la réalité et injectant par là même de l'impondérable dans cette singulière machine dévoreuse d'entropie, affamée de chaos : la Nature.

Le goût (éthico-esthético-pragmatique) de la finalité imprègne le désir de finaliser, de porter à terme, d'aboutir (pour oser encore une connexion d'idées avec la "lueur au fond du tunnel"). C'est peut-être que s'exprime ainsi l'aspiration viscérale à la plénitude et à l'accomplissement. Un dernier coup d’œil dans le rétro, le chapitre est clos, une page se tourne...