Il est admis de nos jours que les systèmes de valeurs se transmettent d'abord par l'éducation en jouant sur un ancrage somatique en lien direct avec notre animalité, notre instinct de survie plus particulièrement. La morale fait donc appel à des motivations affectives très puissantes qui en font une sorte de programme global d'instructions auquel l'individu obéira de façon bien plus spontanée et automatique qu'à tout autre système appris ou adopté ultérieurement dans sa vie. De la même façon qu'il s'exprimera plus facilement et authentiquement dans sa langue maternelle, laquelle lui permet de jongler avec des concepts abstraits comme s'il s'agissait d'évidences. De la même façon, il se comportera avec efficacité et justesse dans un environnement qui lui est familier, où il se sent chez lui, dans son élément, "comme un poisson dans l'eau". L'individu respire plus aisément et sans y penser à l'air libre que sous l'eau avec l'assistance d'une bonbonne d'oxygène. En règle générale, tout ce qui a été assimilé par éducation commande des comportements plus automatiques que n'importe quel apprentissage ultérieur, à commencer par la capacité d'apprentissage elle-même. De même, la morale suscite une observance presque religieuse comparée au respect plus libéral qu'inspirent les codes éthiques ou déontologiques.

La morale du point de vue de l'évolution, c'est-à-dire dans la mesure où les individus manifestant une prédisposition à l'observer en ont retiré un avantage reproductif, fait donc office de prolongement des commandes génétiques exprimées par nos émotions dans un espace culturel généralement acquis aux mêmes normes traditionnelles. Les chocs culturels dans ce domaine suscitent très souvent, on comprend pourquoi, des réactions viscérales quasi épidermiques, presque comparables à des réactions immunitaires.

Cependant, notre civilisation a été amenée, dès l'antiquité grecque et la relativité des mœurs à laquelle ses premiers philosophes ont été confrontés, à développer un moralisme (autrement dit une réflexion sur la morale) qui a donné naissance à des conceptions plus souples d'une éthique s'appuyant davantage sur une approche rationnelle que sur les élans primaires de la passion. Cela correspond aussi au passage de l'expression vulgaire de la loi du Talion, à l'encadrement du besoin de punir et à l'application d'une justice équitable et proportionnée. Sur ce point, on rencontre déjà un premier paradoxe éthique : le rôle du Droit, ne tire pas son origine dans le souci avant tout d'indemniser les victimes, mais d'assurer la défense des accusés.

Ce sont des considérations du même ordre qui m'ont incité à opter pour le terme "Efficace" de préférence à la banale "efficacité" ou la plus pédante "efficience", outre le fait que cela sonnait plus juste (quand bien même moins correct) à mon oreille. Incorrect, en effet, dans la mesure où on ne trouve plus le substantif féminin "une efficace" dans les dictionnaires depuis belle lurette. Déjà l'encyclopédie de Diderot n'en relevait que l'adjectif. Ce qui m'a séduit c'est la connotation religieuse (reliée à la grâce efficace) que véhiculait ce concept démodé, indiquant au-delà du seul point de vue pratique et utilitaire, la source mystérieuse, inconsciente, "numineuse" où les phénomènes humains puisent la légitimité et la solidité de leur évidence. Dans ce sens, la morale de l'Efficace correspond à la logique du bon sens, aux préceptes indiscutables qui entourent un usage éprouvé du monde. Bref, à ce qui crée la réalité par une sorte de "verrouillage de la cible" : soudain quelque chose s'impose aux observateurs comme ayant toujours été et devant être à jamais.

Cette sorte d'hallucination collective créatrice de réalité méritait bien une majuscule. Quant au dévouement que les catégories sociales dominantes témoignent traditionnellement à la défendre bec et ongles, on peut le mettre sur le compte de ce vouloir-vivre qui procure sa substance à toute illusion provisoirement nécessaire ; ce que traduit l'adage  « on ne change pas une équipe qui gagne ». Néanmoins, le caractère sacré de la morale ne la préserve pas de l'obsolescence. Cela concerne d'ailleurs tout ordre établi, fatalement.