«Nous pouvons éduquer nos émotions», nous dit Damasio, «mais pas les supprimer entièrement, et les sentiments que nous avons en nous témoignent bien que nous n'y parvenons pas1 Ce constat m'incite à soupçonner que l'art de jongler avec les émotions et celui de se montrer sous son meilleur jour, se sont conjugués au fil du temps dans une technique d'éducation sentimentale contribuant à l'avantage reproductif de ses détenteurs. J'entends par là que la mise en exergue par l'homme de sa "seconde nature", recouvrant l'aptitude au pieux mensonge, au maquillage ravissant, à l'artifice efficace, l'hypocrisie diplomatique et l'affable fourberie, toutes choses réputées inaccessibles à l'animal en liberté comme au bambin baignant provisoirement dans une immaculée innocence, participerait néanmoins de la même force qui a façonné la queue du paon.

On assiste dès lors à la spectaculaire ambivalence schizoïde du citoyen civilisé balancé entre nostalgie d'un état de sauvage insouciance et fierté d'arborer les stigmates de l'efficacité technologique moderne, l'orgueil d'appartenir à une espèce qui a su plier son environnement aux caprices de ses gènes. Cela le conduit à adopter une sorte de révérence anthropocentrique auto-flagellante.

Il est vrai que cette conscience humaine qui s'observe et se juge autant en soi que dans ses semblables peut faire preuve d'une cruauté redoutable. Rappelons que (suivant la pensée de Freud) ce "surmoi", porteur de valeurs collectives s'enracine et s'alimente dans l'instinct de conservation. Il en va de même de son alter ego positif porteur d'idéal collectif, qui, mis au pied du mur de la survie tend à verser dans un angélisme à la Tartufe en s'idéalisant lui-même. « Qui veut faire l'ange fait la bête », dans les mots de Blaise Pascal.

Le problème ne semble pas être en soi le narcissisme. D'ailleurs, le sens commun méprise autant celui qui a trop d'amour propre que celui qui n'en a pas, celui qui vit dans la honte que le "sans vergogne". Les deux extrêmes sont sans doute d'un moindre bénéfice pour le plus grand nombre. En tout cas, ils ne donnent pas une impression de bienveillance, ils n'inspirent pas la sympathie, n'appellent aucune familiarité réciproque ; ils semblent ne pas vouloir jouer le jeu de la société, tout ce qui est évident semble leur être d'un compliqué rebutant et ils affichent d'emblée une mauvaise volonté pathologique à comprendre et à se faire comprendre. C'est du moins l'image de disqualification qu'ils donnent et dans laquelle ils paraissent se complaire.

Cela laisse penser que le narcissisme normal de l'homme n'est qu'une prolongation d'un narcissisme naturel, qui apparaît sous la forme de boucles réentrantes depuis notre cher LUCA (Last Universal Common Ancestor), notre dernier ancêtre commun à tous (probablement une bactérie), jusqu'à l'ensemble de l'écosystème planétaire envisagé comme super-organisme (selon la théorie de James Lovelock connue sous le nom d'hypothèse Gaïa). Le "contre nature" serait dans la nature des choses, ce qui rejoint la dialectique de la pensée complexe.

Je dirais aisément qu'il n'est pas fantaisiste de faire remonter la quête des vérités que cachent les apparences (cette espèce de curiosité manichéenne) à la plus ancienne préoccupation du monde : la survie du plus apte. Dans la mesure où savoir offre une supériorité, toute découverte est une aubaine pour l'ignorant. Il s'agit encore d'une question de dominance. N'importe quel autre prétexte ressortit de la mauvaise foi politicienne, très "naturelle" en société, puisqu'il s'agit de manifester une disposition toute spontanée à favoriser le bien commun.

Aussi la capacité d'anticipation que permet la connaissance est-elle encensée comme un exemple d'altruisme. On peut y voir une forme d'élitisme universel : la réussite du dominant profite aux dominés. C'est un principe de base de tout esprit de corps, au même titre que l'éviction de la brebis galeuse.

Sous l'angle de l'évolution, adhérer à une morale, se plier à une discipline, multiplier les performances pour prouver ses compétences, cela répond à l'exigence viscérale de se mettre en valeur, de se rendre quasi indispensable aux yeux du monde et de "gagner un ticket pour l'éternité" en accédant au statut de spécimen viable et de partenaire désirable.

Il est essentiel pour tout candidat au bonheur de prouver de quoi il est capable, de faire valoir son mérite, la légitimité de ses prétentions, et ceci en forçant le respect, l'estime et l'admiration en étalant des démonstrations de prestige qui prétendent au même pouvoir persuasif que la démonstration scientifique en s'épargnant la démarche rigoureuse. Ce qui revient à convoquer les couches profondes de l'imaginaire collectif où bouillonnent des "archétypes prêts à entrer en constellation", comme dirait C.G. Jung. 

Ici, le sentiment intime mieux que l'apparente reconnaissance sociale peut suffire à satisfaire les espérances, comme le clamait déjà un Diogène ou un Bouddha. Cette posture de détachement que l'on retrouve dans la mystique chrétienne peut avoir l'air contre-productive et asociale, mais il n'en est rien, car la circulation sous forme de mèmes (éléments culturels) de modèles idéaux de liberté intérieure soutiendrait plutôt la servitude volontaire du plus grand nombre. D'ailleurs, il existe un moyen plus direct (et donc moins constructif) encore de tromper les circuits neuronaux de la récompense et partant de court-circuiter la pression des exigences collectives : leur fournir l'ingrédient chimique (ou un équivalent) indispensable à leur fonctionnement, un psychotrope.

1 Antonio R. Damasio, Le Sentiment même de soi