Ce processus de substitution de l'« objet du désir » n'est-il pas comparable à une "vitualisation" du réel ? J'y voit, en tout cas, un étayage constamment renouvelé par la volonté consciente et l'instance censée la représenter, le Moi, des formes culturelles sur un vouloir-vivre primordial. Ceci à la faveur d'un auto-renoncement, d'une sorte d'auto-négation partielle qu'on pourrait appeler "principe de contrariété" auquel on devrait la variabilité manifeste des us et coutumes. En tant que pulsion anti-pulsionnelle, cela correspond assez à une "maîtrise de soi".

Au commencement est l'instinct de conservation et de reproduction, avec le "paquet" d'hormones qu'il met en circulation, sans quoi on aurait bien de la peine à éprouver le moindre petit enthousiasme conquérant, à imaginer quelque avenir sensiblement radieux, à se lancer dans ne serait-ce qu'une petite entreprise vaguement hasardeuse. Ne s'agit-il pas là du spectre d'un "monde désenchanté", tel qu'il a inquiété certains philosophes ? Cela semble en effet une issue possible de la virtualisation effrénée à laquelle nous soumet notre époque. À force de poursuivre des substituts et de vivre par procuration on risque de perdre le sentiment de réalité substantielle, l'idéal d'une plénitude ; ce que certains nostalgiques invétérés nomment "vraies valeurs", "fondamentaux" ou encore "sens de la vie".

La crédulité semble bel et bien une inclination première de la nature humaine. Elle correspond au besoin ( point de départ de toutes les accoutumances) de se fier à la constance rassurante des enchaînements causaux, jusqu'à en faire parfois des fatalités. Or, le goût du risque (y compris le risque de l'élimination de tout risque), de la différence, de la nouveauté semble être un ingrédient également indispensable au bon fonctionnement de tout moteur de recherche évolutionnaire qui se respecte, aspirant à explorer et maîtriser son environnement par l'exercice de son incorrigible curiosité.

En d'autres termes, aussi dommageable soit-elle pour l'amour-propre, la remise en question des certitudes, des privilèges et des priorités est une composante de la capacité d'adaptation. Toutefois, comme me le suggère une analyse empathique, une trop grande lucidité, une clairvoyance "luciférienne", entamerait à tel point le capital de confiance foncière qu'il induirait paradoxalement (mais pas tant que ça) une anesthésie de l'espérance, un autisme à-quoi-bonniste, nihiliste et aboulique, une espèce de syndrome de Calimero indéniablement contre-productif du point de vue de l'évolution.

Ainsi, l'homme semble-t-il normalement condamné à osciller continuellement entre détestation de l'imprévu et appétit du risque, pendant un temps satisfait de son aisance et de sa familiarité, à un autre moment friand de nouvelles mises à l'épreuve. On retrouve ce rapport ambivalent et subtil dans maints aspects de son existence. C'est une chasse aux problèmes pour éprouver l'auto-satisfaction de les résoudre, la quête d'efforts prodigieux pour le plaisir de les réduire à des bagatelles. Notre âme de missionnaire, rompue aux missions impossibles, fait de nous des machines à résolution et optimisation sacrément performantes.

Qu'y a-t-il d'étonnant à voir cette ambivalence à l’œuvre sur tous les plans de l'activité humaine ? Dans le monde du travail, du sport, de la culture (au sens restreint d'art, mode, courant d'idée...) elle transparaît au fil des interactions faites de concurrence et de collaboration, mais surtout dans cette relation d'émulation qui fait de l'autre à la fois un modèle et un rival, la figure du "frère ennemi" (avatar plus accessible d'un "Père" qu'on ose pas trop tuer). À se demander si ce mécanisme dialogique articulant opposition et complémentarité ne serait pas aussi au cœur du progrès techno-scientifique, dans la mesure où, le désir de reconnaissance, de considération, de gratification (sous forme pécuniaire ou honorifique) semble une force stimulante de premier plan dans la course à la méthode, la technique ou l'idée "révolutionnaire" susceptible d'élever son heureux promoteur au statut d'élément valable, qui compte, qui a un poids sur la réalité coopérative.

Inversement, quel membre d'un groupe, partageant un tant soit peu d'esprit de corps (ou typiquement d'équipe), apprécierait l'éventualité de passer pour un gêneur, un bon à rien, un saboteur, un mauvais élément par malveillance ou imbécillité (question souvent difficile à trancher dans la vie quotidienne, comme c'est le cas aussi entre apathie et mauvaise volonté), quelqu'un sur qui justement on ne peut compter, menaçant de compromettre la bonne marche de l'ensemble, le bien commun et donc le sien compris ? À moins qu'un tour de passe-passe diabolique et "mercurial" ne redore le blason de l'empêcheur de tourner en rond, et ne le transforme à la stupéfaction générale en providentiel éveilleur des consciences. Mais, d'ordinaire, la sensation persistante d'être de trop, au mauvais endroit, de ne pouvoir nourrir aucun espoir de valorisation (que, ceci dit en passant, s'emploie à susciter la pratique très répandue dans certains milieux du harcèlement moral) conduit à adopter des schémas destructeurs et régressifs, sous le signe de l'auto-disqualification, du dégoût et de la dépression, rendant bizarrement l'individu à la fois complice et victime d'une morale de L'Efficace.