Si je considère l'expansion universelle comme un prélude nécessaire au jaillissement de la vie, et ce dernier comme le support obligé de ce qui a tout l'air d'une "inflation spirituelle", la tentation métaphysique est grande de faire remonter cette virtualisation phénoménale au "Big Bang" ; et de profiter de l'occasion pour inscrire dans son prolongement mes propres facultés intellectuelles de représentation, d'imagination et de remémoration. Une manière parmi tant d'autres de revendiquer ma place dans ce qu'un regard rétrospectif entoure d'une aura de finalité, comme un destin cosmique, rien que ça.

Mais, pour revenir sur terre, d'où me vient-elle cette mystérieuse faculté de mon cerveau, avec ses neurones et ses synapses, d'abriter des phénomènes "spirituels" ? On écarte d'emblée l'hérédité des caractères acquis: il ferait beau voir que les parents puissent transmettre leur savoir et leur expérience en copulant. L'esprit est précisément ce qui entre en scène dès lors que le programme inné est suspendu. Il est responsable de la mise à disposition d'un cadre et d'un terrain de jeu particulièrement appropriés, mais en dehors de quelques échauffements pré-câblés, la partie ne semble commencer sérieusement qu'à l'heure tapante du cri primal. Tout porte à croire qu'au fil des premiers mois de la relation d'abord fusionnelle (donc sans véritable échange) entre la mère et son nourrisson, s'entrebâille une prévisible mais inexplicable brèche inaugurale qui verra s'étendre l'espace transitionnel (Donald W. Winnicott) de la culture.

Par ailleurs, il faut d'abord que s'instaure sur quelque base physiologique un certain principe de causalité sans quoi on voit mal comment même un animal entretiendrait un rapport de confiance un tant soit peu soutenu avec le monde. Suivant René Spitz, l'observation montre que le nouveau-né fait l'expérience préalable de la toute-puissance, par-dessus laquelle vient se greffer l'association d'un effet avec une cause. Il estime en effet que « la séquence de la satisfaction qui suit les hurlements de faim, constitue la première expérience à laquelle nous pouvons faire remonter les débuts de la catégorie idéationnelle de causalité. »

Cela laisserait penser que sur fond d'exigences intransigeantes s'élabore le commencement d'une négociation avec un éventuel partenaire hors d'un contrôle absolu, un premier "interlocuteur", la mère (ou son équivalent). En adoptant le principe de causalité, le petit enfant se donne les moyens de tolérer un défaut à son omnipotence, un décalage dans la satisfaction de sa pulsion, ouvrant une brèche puis un gouffre où toutes sortes de compromis entre objectivité et subjectivité viendront pulluler. Je veux parler de ces schémas cognitifs appelés croyances, imaginations, fantaisies etc. qui guident nos premiers pas d'explorateurs.

En effet, l'association entre une cause assignée comme moyen et un effet assigné pour but semble bien être ce qui lance le départ d'un dialogue avec le monde en tant qu'extérieur à soi. Cela ressemble à une présomption naturelle qui fonde un nouveau et original pouvoir sur les choses ; celui des mes intentions, entendues comme cet « aspect spécifique du vivant qui est la présence, dans les organismes, de mémoires capables d'en gouverner les comportements. »

Je dirais que ce ne sont là que des promesses, mais de ces promesses de bonheur qui nous confortent dans notre rapport au monde, et ces promesses peuvent prendre toutes les formes que la culture autorise et met à disposition. Ce qu'il me paraît important de souligner, c'est l'antériorité de l'hallucination sur l'épreuve de réalité, de sorte que celle-ci ne pourrait tout simplement pas s'imposer en l'absence de celle-là. Il y a une sorte de "primordialité viscérale de l'illusion", mobilisée comme matériau de conception de la réalité.

On a, en définitive, la nette impression que le principe de causalité et les concepts qui en dérivent (intention, espoir, force intérieure, conscience agissante) concernant la nature humaine, doivent beaucoup aux expériences de "bout du tunnel", en quoi consiste le couple tension-décharge qui rythme le quotidien des premiers mois de la vie. On peut voir dans cet effet "bout du tunnel" le précurseur des "ouf !" de soulagement, ou des "eurêka !" de l'adulte. Le goût de l'aventure, du défi, de la découverte, s'appuierait sur ce genre de confiance foncière capable de soutenir les idées les plus délirantes. Chacun développe plus ou moins une âme de missionnaire nourrie à cette source somatique de la foi.

Je dirais enfin que la sociabilité humaine (elle-même élément essentiel de la prolifération de notre espèce) est favorisée par une faculté naturellement sélectionnée de "différer le bonheur" éventuellement par des activités transitoires sous forme de rituels. Cela revient un peu à une manière de retirer du plaisir à le remettre à plus tard. Un exemple fameux en est le « jeu de la bobine » formalisé par Freud à partir de l'observation d'un enfant laissé seul par sa mère, et qui « détruit en quelque sorte l'objet, la mère, en la faisant apparaître et disparaître à sa guise à travers un substitut, la bobine, anticipant ainsi et maîtrisant l'absence et la présence réelles de la mère »